Gilles DELEUZE et Félix GUATTARI « Capitalisme et Schizophrénie » tome II

Gilles DELEUZE et Félix GUATTARI « Capitalisme et Schizophrénie » tome II Mille Plateaux, Les Éditions de Minuit,1980.




« La mesure est dogmatique, mais le rythme est critique,

il noue des instants critiques, ou se noue au passage

d’un milieu dans un autre. »1



Ce deuxième tome de « Capitalisme et Schizophrénie » (critique de la psychanalyse et du capitalisme), paru en 1980, huit ans après le premier tome intitulé « L’Anti-Œdipe », se veut encore plus théorisation de leurs observations et expériences. Nous trouvons là un nouage au texte du Dr Hervé Hubert « La pensée humaine vit dans un rapport social » nous rappelant la nécessité d’une pratique « De même qu’un individu tout seul ça n’existe pas, une pensée sans pratique n’existe pas. »2. De cette axiomatisation naissent des créations de concepts (schizo-analyse, strato-analyse, machine désirante, machine d’écriture…), des pensées critiques de Gilles Deleuze (1925-1995) en tant que philosophe Spinoziste et enseignant, et de Félix Guattari (1930-1992) comme psychanalyste (ancien Lacanien) praticien, notamment à la clinique de Jean OURY(Psychothérapie institutionnelle) à La Borde dès 1955 et au CERFI (Centre d’Etude de Recherche et de Formation Institutionnelle) .

Cette complicité d’écriture à quatre mains qu’ils nomment machine d’écriture va arpenter : « Écrire n’a rien à voir avec signifier, mais avec arpenter, cartographier, même les contrées à venir »3 par ses alliances d’entrées et de sorties, différents domaines (linguistiques, politiques, psychanalytiques…) avec l’intercession de nombreuses études de références, créant alors des plateaux ou « agencements collectifs d’énonciation » non des chapitres, par leurs multiplicités de connexions à l’image du rhizome. Rhizome, tissage de lignes aériennes développé à partir du milieu.

Conception révolutionnaire de penser l’espace non plus comme modèle arborescent, vertical et académique de la transcendance psychanalytique mais comme l’immanence de la surface parfois lisse du nomade parfois striée du sédentaire, en devenir d’agencement de territoire : « Penser, c’est voyager […] Voyager en lisse ou en strié, penser de même… » 4.

Originalité née de la constatation des déplacements déambulatoires des « dits psychotiques » en mouvement libre au château de La Borde, qui va mettre en évidence leur cheminement non pas d’un point à un autre mais par tracés de lignes (lignes de fuite ou lignes de vie reliant le sujet à telle partie du champ historico-mondial dans lequel il baigne; lignes d’abolition ou lignes de mort qui sont des lignes de fuite tournant en rond et se transformant en trou noir…), et par intensités et points de blocages. Ce réseau, tel un rhizome, est une véritable cartographie définissant alors des territoires pouvant par remaniements successifs, en fonction des points de connexion, se déterritorialiser et se reterritorialiser, c’est ainsi que le « Le livre fait rhizome avec le monde (il n’est pas image du monde), il y a évolution aparallèle du livre et du monde mais le livre assure la déterritorialisation du monde, mais le monde opère une reterritorialisation du livre, qui se déterritorialise à son tour en lui-même dans le monde(s’il en est capable et s’il le peut.) »5

Points de liaison ni un ni multiple mais de multiplicité.

Cette multiplicité est une notion philosophique révolutionnaire d’ouverture nous invitant à penser par le milieu non pas comme moyenne mais comme amorce de vitesse où le point se transforme en ligne sans commencement ni aboutissement.

C’est donc dans les strates : « On n’est jamais signifiant ni signifié mais stratifié » 6 et non dans les racines que nous sommes sollicités à chercher les éléments de vérité d’un évènement historique et psychanalytique et philosophique et géologique et linguistique…définissant alors un plateau comme un territoire sémiotique de « et », d’alliances, plutôt qu’une filiation verticale orchestrée par le verbe être.

Cette succession de et exprime le processus, la puissance du désir permettant de coder tout rapport en flux, en ligne, en territoire, en devenir dessinant des entrelacements, produisant un tissu de conjonction. C’est ainsi que pour Félix Guattari et Gilles Deleuze, le capitalisme et la schizophrénie ont en commun l’ubiquité dans l’espace du fait de pouvoir se connecter en une multiplicité de points ainsi que l’agencement par le flux qu’il soit sémiotique, matériel ou social. Jonctions qui font alors office de décodage d’un arbitraire (voir totalitarisme) académique de penser : « Former des phrases grammaticalement correctes est, pour l’individu normal, le préalable de toute soumission aux lois sociales. Nul n’est censé ignorer la grammaticalité, ceux qui l’ignorent relèvent d’institutions spéciales. L’unité d’une langue est d’abord politique »7, entraînant alors un mouvement de déterritorialisation (décodage) et de reterritorialisation (recodage et parfois surcodage).

La poussée du « plus de jouir » serait donc dans ce milieu, dans cette acentration du désir, créatrice du processus vers… en devenir, transformation de valeurs cartographiant notre production, notre faire et notre rapport aux autres et au monde, selon la méthode de Fernand DELIGNY 8 ou encore à l’image des « scenopoïetes » 9  que sont les enfants comme nous l’évoquait déjà le Dr. Hervé Hubert dans son article « Passion poétique en forme d’enfant » : « Revenons à la poésie de l’enfant qui est fabrique d’un savoir nouveau, d’un mode d’être nouveau. Il y a un abîme entre ce que pourrait être la vie d’un enfant libre et celle qui lui est imposée très tôt aujourd’hui, ce passage obligé dans la moulinette des répressions utilitaristes ; écoutons les balbutiements poétiques de l’enfant qui découvre et vit socialement ses inventions. »10, les artistes (Van Gogh, Artaud, Bacon, Kafka, Beckett,..) et les « singularités subjectives » (les « dits psychotiques »).

Ces productions réprimées et calibrées sont et font violence, violence d’état en analogie aux travaux de Marx. Les auteurs évoquent même la notion de mutilation.11

Cette critique de mutilation se retrouve également envers la psychanalyse, en particulier Freud et Mélanie Klein, par l’empêchement de l’élan vital du désir, en ne tenant pas compte des productions reliées à la vie territorialisée de la personne c’est-à-dire à son champ historico-mondial « Pour les énoncés comme pour les désirs, la question n’est jamais de réduire l’inconscient, de l’interpréter ni de le faire signifier suivant un arbre. La question c’est de produire de l’Inconscient, et, avec lui, de nouveaux énoncés, d’autres désirs : le rhizome est cette production d’inconscient-même » 12 et « Le contenu n’est pas un signifié, ni l’expression d’un signifiant, mais tous deux sont les variables de l’agencement »13

Aussi dans l’interprétation de « L’Homme aux loups », il est reproché à Freud de ne pas tenir compte des évènements sociaux-politiques de guerre qui imprègnent la personne, où le loup prend la valeur du soldat bolchévik, mais de le ramener et de n’entendre que les évocations oedipiennes donc d’étouffer le récit du sujet jusqu’à la tromperie : « On ne reproche pas seulement à la psychanalyse d’avoir sélectionné les seuls énoncés oedipiens […] On reproche à la psychanalyse de s’être servie de l’énonciation oedipienne pour faire croire au patient qu’il allait tenir des énoncés personnels, individuels, qu’il allait enfin parler en son nom. Or tout est piégé dès le début : jamais l’Homme aux Loups ne pourra parler […]. »14

Cette absence « d’énoncés personnels » entrave la conception de la territorialisation du sujet et donc sa cartographie. En ce sens, la psychanalyse classique, comme la linguistique, ne sont que des calques ou photographies et non des cartes.

Cette production interconnectée au processus de vie déterminera avec l’inspiration du capital de Marx un nouvel agencement sémiotique du sujet en « machine désirante » pour Félix Guattari et Gilles Deleuze.

Enfin, il faut se rappeler que les auteurs ne raisonnent pas en binaire et n’opposent pas l’arbre au rhizome puisque pour eux « Les arbres ont des lignes rhizomatiques mais le rhizome a des points d’arborescence. »15  

Ils se veulent plus géographes et naturalistes pour nous déterritorialiser par décentration d’une vision axiale académique et normative de différentes disciplines vers une géo-analyse et nous rapprocher de la nature et de notre nature en nous reterritorialisant par le plus de jouir de la multiplicité, caractérisant un rythme de vie ou rythme de flux comme l’illustre la mélodie de l’orchidée et de la guêpe.


Cécile Tranier

Psychologue Clinicienne/Psychothérapeute


 

1Gilles DELEUZE et Félix GUATTARI « Capitalisme et Schizophrénie tome 2, Mille Plateaux, Les éditions de Minuit,1980- De la ritournelle p :385

2https://www.apps-psychanalyse-sociale.com/single-post/2020/06/12/la-pens%C3%A9e-humaine-vit-dans-un-rapport

3Gilles DELEUZE et Félix GUATTARI « Capitalisme et Schizophrénie tome 2, Mille Plateaux, Les éditions de Minuit,1980- Rhizome p :11

4Idem p:602

5Gilles DELEUZE et Serge GUATTARI « Capitalisme et schizophrénie » tome 2, Mille Plateaux, Les éditions de Minuit,1980- Rhizome p :18

6 Idem- La géologie de la morale p :87

7 Idem- Postulats de la linguistique p :127

8 Fernand Deligny, « Voix et voir », Cahiers de l’immuable, Recherches , Avril 1975

9 Idem – De la ritournelle p :389

10https://www.apps-psychanalyse-sociale.com/single-post/2018/12/25/passion-po%C3%A9tique-en-forme-d-enfant

11 Gilles DELEUZE et Serge GUATTARI « Capitalisme et Schizophrénie » tome 2, Mille Plateaux, Les éditions de Minuit,1980- Appareil de capture p :558

12Idem - Rhizome p :36

13 Idem- Rhizome p :27

14 Idem- Un seul ou plusieurs Loups p :51

15Idem p :47


Iconographie : ©Viera da Silva

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