FORMULATION AUTOUR DU MEURTRE, DE LA PRIVATION ET DE LA CRÉATION À PARTIR D’ANTONIN ARTAUD


©Antonin Artaud



Antonin Artaud interroge à sa façon la question fondamentale de la mort et de la création artistique dans ses textes publiés sous le titre, L’Art et la mort.1

Dès les premières lignes apparaît la question de la sensation qui se transmet à la fois dans les rêves et les situations d’angoisse. La mort pour Antonin Artaud concerne la sensation et elle est qualifiée d’unique, sans semblable, brisante et merveilleuse :

« Qui, au sein de certaines angoisses, au fond de quelques rêves n’a connu la mort comme une sensa- tion brisante et merveilleuse avec quoi rien ne peut se confondre dans l’ordre de l’esprit ?2» 
Cette conjonction autour de la mort de la souffrance d’un côté et de la jouissance merveilleuse de l’autre relève bien d’un binaire bien connu de la civilisation, au moins occidentale.

Cela se poursuit de façon toute psychanalytique dans un rapport à la vérité que transmettent les rêves :
« Je viens de décrire une sensation d’angoisse et de rêve, l’angoisse glissant dans le rêve, à peu près comme j’imagine que l’agonie doit glisser et s’achever finalement dans la mort. En tout cas de tels rêves ne peuvent pas mentir. Ils ne mentent pas. Et ces sensations de mort mises bout à bout, cette suffocation, ce désespoir, ces assoupissements, cette désolation, ce silence, les voit-on dans la suspension agrandie d’un rêve, avec ce sentiment qu’une des faces de la réalité nouvelle est perpétuellement derrière soi ? »3

Si la sensation est le moteur du mouvement vivant, ce mouvement se fait par glissement et s’achève par la mort. Le point important est bien sûr que « de tels rêves ne peuvent pas mentir ». L’angoisse ne ment pas. Antonin Artaud serait-il heureux de se savoir précurseur de Lacan lorsque ce dernier indique que « si le sentiment ment, l’angoisse ne trompe pas » ?

Je parierais plutôt sur Antonin Artaud vociférant de sa tombe marseillaise : « En face de la lucidité de Van Gogh qui travaille, la psychiatrie n’est plus qu’un réduit de gorilles eux-mêmes obsédés et persécutés et qui n’ont, pour pallier les plus épouvantables états de l’angoisse et de la suffocation humaine, qu’une ridicule terminologie, digne produit de leurs cerveaux tarés. Pas un psychiatre, qui ne soit un érotomane notoire. Et je ne crois pas que la règle de l’érotomanie invétérée des psychiatres puisse souffrir aucune exception. J’en connais un qui se rebella, il y a quelques années, à l’idée de me voir ainsi accuser en bloc tout le groupe de hautes crapules et de faiseurs patentés auquel il appartenait. Moi, monsieur Artaud, me dit-il, je ne suis pas un érotomane, et je vous défie bien de me montrer un seul des éléments sur lesquels vous vous basez pour porter votre accusation. Je n’ai qu’à vous monter vous-même, docteur L . , comme élément, vous en portez sur votre gueule le stigmate, bougre d’ignoble saligaud. C’est la binette de qui introduit sa proie sexuelle sous la langue et la retourne ensuite en amande, pour faire figue d’une certaine façon»4.

Il semble bien que ce docteur L. soit Jacques Lacan : « Nous lui avions demandé (à Antonin Artaud) à qui il pensait lorsqu’il nous dicta ce passage et il nous avait révélé avoir pris ici comme modèle le docteur Jacques Lacan »5.

Cet aparté nous enseigne deux points : le meurtre dans le transfert social, la création dans le transfert social.


Antonin Artaud développe donc un transfert envers le docteur L. qui pourrait être qualifié de meur- trier. Il me paraît important de reprendre ce qu’indique le philosophe François Châtelet à propos de la théorie de Freud sur la civilisation : « À l’origine de la civilisation, on pourrait dire aussi bien du pouvoir, de l’activité politique, notait Totem et Tabou, il y a un meurtre, origine de l’alliance des meurtriers et de leur commun remords »6.

Il me semble qu’il convient d’aller plus loin encore à partir de cette formule de François Châtelet. La thèse de Totem et Tabou est souvent ramenée à un mythe, celui du meurtre du Père de la horde pri- mitive, de façon abstraite. Lorsque Châtelet écrit que cela concerne aussi l’origine du pouvoir ou du politique, l’élément concret des rapports sociaux est là. Il peut être ainsi énoncé que dans les rapports sociaux produits par les humains, la question du meurtre, en pensée ou en action, est fondamentale. cela éclôt dans le premier groupe social que connaît l’être humain, le groupe familial, puis se répète à l’école, puis dans les rapports sociaux créés par le mode de production économique et social. À l’extrême il pourrait être énoncé que nous sommes tués par les rapports sociaux qui sont produits dans une société donnée. Ce mot « meurtre » me paraît nettement plus intéressant à développer que celui de mort ou de pulsion de mort, qui sont nettement plus abstraits, et teintés de transcendance. Un meurtre, c’est du concret, plus facilement présent dans l’immanence. Le meurtre, en pensée ou en action, est un fait social fondamental et à partir de ce fait, il y a une alliance des meurtriers et de leurs rapports subjectifs à la faute liée à ce meurtre. C’est ce qu’Antonin Artaud dénonce à sa façon dans sa phrase concernant le groupe des meurtriers supposés : « tout le groupe de hautes crapules et de faiseurs patentés ».

Une autre phrase « C’est la binette de qui introduit sa proie sexuelle sous la langue et la retourne ensuite en amande, pour faire figue d’une certaine façon » nous fait faire transition vers le deuxième point important, celui de son transfert à Jacques Rivière, éditeur de la NRF, avec qui il établira une correspondance entre le 1er mai 1923 et le 8 juin 1924. Cela aboutira à la publication des œuvres complètes d’Antonin Artaud chez Gallimard. Jacques Rivière décèdera rapidement après le jour de la Saint-Valentin 1925. L’expression d’ « amande amère sous la langue » revient dans son commentaire ultérieur du décès de Jacques Rivière.

Cette correspondance est une véritable expérience transférentielle entre les deux hommes, amour et faute se conjuguent. Véritable transfert, et donc affaire de meurtre !
Je n’extrairai ici que quelques éléments de la première lettre d’Antonin Artaud à Jacques Rivière, celle du 5 juin 1923 pour tourner autrement le rapport évoqué au départ entre l’art et la mort. Plus exactement la thèse que je développe à partir de cette lettre serait : face au meurtre de la privation, la puissance de la création.

Véritable transfert : Artaud place d’emblée Rivière dans l’enjeu de sa création : « C’est que la question de la recevabilité de ces poèmes est un problème qui vous intéresse autant que moi. Je parle, bien entendu, de leur recevabilité absolue, de leur existence littéraire. »7 Quel est le rapport de Rivière à l’existence humaine dans la création de lettres, dans les rapports sociaux tissés par le littéraire ? Il s’adresse ainsi directement à la fibre de l’homme Rivière.

Il se place comme victime, malade : « Je souffre d’une effroyable maladie de l’esprit »8. Cette maladie est à la fois commune et singulière, il s’agit de la privation.

Face à sa privation de pensée, il saisit une forme : « Ma pensée m’abandonne, à tous les degrés. depuis le fait simple de la pensée jusqu’au fait extérieur de sa matérialisation dans les mots. Mots, formes de phrases, directions intérieures de la pensée, réactions simples de l’esprit, je suis à la poursuite constante de mon être intellectuel. Lors donc que je peux saisir une forme, si imparfaite soit-elle, je la fixe, dans la crainte de perdre toute la pensée »9.. La question de la forme est première pour faire face à la privation. Il s’agit de la fixer, fixer un point fondamental face à la déperdition. Il indique dans la contiguïté : « Je suis au-dessous de moi-même, je sais, j’en souffre, mais j’y consens dans la peur de ne pas mourir tout à fait »10. C’est une phrase très importante qui nous indique qu’il consent à une souffrance, car il jouit du simple fait que cela a valeur de vie. il pense au suicide, au meurtre de lui- même mais a peur dans cet acte suicidaire de ne pas mourir tout à fait.

Artaud connaît le reproche de Rivière quant à la qualité de ses poèmes mais a sa réponse et c’est essentiel : le critère de la sensation prime pour lui. « Ces tournures, ces expressions mal venues que vous me reprochez, je les ai senties et acceptées. Rappelez-vous : je ne les ai pas contestées. Elle proviennent de l’incertitude profonde de ma pensée. Bienheureux quand cette incertitude n’est pas remplacée par l’inexistence absolue dont je souffre quelquefois »11.

À la faute de style, à la faiblesse de la tournure poétique, Artaud répond par ce qui est spécifique à la création : la nécessité de la sensation. La forme doit être sentie et les tournures doivent provoquer une sensation. Voici la boussole qui pousse vers la vie et donc la création. C’est la boussole dans la lutte contre la privation totale : « Je voudrais que vous compreniez bien qu’il ne s’agit pas de ce plus ou moins d’existence qui ressortit à ce que l’on est convenu d’appeler l’inspiration, mais d’une absence totale, d’une véritable déperdition »12.

Antonin Artaud pose la question de son existence à travers sa création : « Et la question à laquelle je voudrais avoir réponse est celle-ci : Pensez vous qu’on puisse reconnaître moins d’authenticité littéraire et de pouvoir d’action à un poème défectueux mais semé de beautés fortes qu’à un poème parfait mais sans grand retentissement intérieur ? J’admets qu’une revue comme La Nouvelle Revue Française exige un certain niveau formel, et une grande pureté de matière, mais ceci enlevé, la subs- tance de ma pensée est-elle donc si mêlée et sa beauté générale est-elle rendue si peu active par les impuretés et les indécisions qui la parsèment qu’elle ne parvienne pas LITTÉRAIREMENT à exister? C’est tout le problème de ma pensée qui est en jeu. Il ne s’agit pour moi de rien moins que de savoir si j’ai ou non le droit de continuer à penser, en vers ou en prose »13.

Artaud pose en termes simples le paradigme du processus artistique créatif : face à une privation et au meurtre du potentiel qu’il recèle, il s’agit de sentir une forme puis une sensation à travers ce qui est créé. Cela donne une jouissance de sensation, une jouissance d’existence car cela produit une valeur de vie qui fonctionne. Une valeur de jouissance est produite et circule. Cela pare à la privation. Il s’agit alors d’avoir un droit social pour créer et vivre socialement. Ce paradigme me paraît universel quant à la question de la création sociale humaine. Paradigme signifie qu’à partir de cet énoncé décrit il peut toujours en être dit. Cela ne signifie aucunement modèle de pensée. N’oublions pas la parole d’Antonin Artaud : « Car un aliéné est aussi un homme que la société n’a pas voulu entendre et qu’elle a voulu empêcher d’émettre d’insupportables vérités »14.


Hervé Hubert



1 Artaud Antonin, L’art et la mort, in Oeuvres complètes I*, NRF, Gallimard, Paris, 1984, p. 121 - 155 2 Artaud Antonin, L’art et la mort, in Oeuvres complètes I*, NRF, Gallimard, Paris, 1984, p.123
3 Idem, p. 124

4 Antonin Artaud, Oeuvres complètes XIII, Van Gogh le suicidé de la société, NRF, Gallimard, 1974, Paris, p. 15
5 Voir la note p. 308
6 François Châtelet, «Une théorie de la civilisation» in L’apathie libérale avancée et autres textes critiques, Le Seuil, Paris, 2015, p. 215
7Antonin Artaud, Oeuvres complètes I*, NRF Gallimard, Paris, 1984, p. 24
8 idem
9 idem
10 idem
11 dem
12 idem
13 idem, p. 25
14 Van Gogh, le suicidé de la société, opus cité, p. 17

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