Family Life, Ken Loach, 1971



Contexte :


Ken Loach fait ses débuts pour le grand écran avec Poor Cow (1967) puis Kes (1969) et Family life en (1971) où il dénonce les excès de l'autorité familiale sur les enfants et les abus de la psychiatrie. Il continue par la suite de travailler énormément pour la télévision durant les années 70, il propose dans ses réalisations des thématiques fortement politisées, teintées des idées de la gauche sociale.


Il devient rapidement un des réalisateurs anglais les plus engagés de sa génération, et ouvre la voie à ce que l’on appelle la nouvelle vague du cinéma anglais des années 80 c’est à dire un cinéma social.

"Cinéaste de la classe ouvrière", selon le New York Times, "pourfendeur des injustices sociales" selon L'Humanité, Ken Loach veut amener le public à une prise de conscience. Ni distraction ni propagande, son cinéma se situe à mi-chemin entre le documentaire et la fiction. Réalisme social et revendications de gauche constituent sa signature. Notons par ailleurs, que dans un souci d'authenticité, il préfère les acteurs non professionnels et opte pour des individus qui viennent directement du contexte qu’il dépeint.


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Tous ses films abordent des thèmes à caractère social ou politique. Quelques exemples : le chômage dans Looks and Smiles (1981) ; le passé nazi allemand dans Fatherland (1985) ; le conflit irlandais dans Hidden Agenda (1990) ; la politique antisociale de Margaret Thatcher et la vie des travailleurs de banlieue dans Riff-raff (1991) et Raining stones (1992) ; le racisme dans Ladybird (1993) ; la guerre d'Espagne dans Land and freedom (1994) ; le Nicaragua sandiniste dans Carla's song (1996) ; ou encore les travailleurs immigrés syndiqués de Los Angeles dans Bread and roses (1999).


On peut donc parler d’une démarche naturaliste de la part du cinéaste. Le cinéma de Ken Loach se situe aux antipodes de la comédie populaire ou du fantastique. Au contraire, il est plongé dans la réalité concrète et actuelle d’une famille ou d’un personnage. D’ailleurs, certaines de ses œuvres sont à la frontière du style documentaire, tant le regard est objectif, malgré un choix pourtant très subjectif des thématiques.


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Lors d’une interview donnée au journal « L’Humanité » en janvier 2021, nommée « Qu’est-ce qu’un film politique ? » il explique la nécessité de présenter des histoires réelles, il explique également la manière de présenter les personnages, ceux qu’il choisit de mettre à l’écran, le monde qui les habite et qui les anime permet, dans la plupart des films, d’y lire une position politique. Depuis cinq décennies, il met en scène les limites, les dérives et les évolutions d’un capitalisme de plus en plus sauvage.


Dans une seconde interview avec France Inter quelques années plus tôt, en Octobre 2019, il explique ce qu’est sa vision de la honte : de pouvoir montrer sa solidarité, de pouvoir soutenir les autres, de pouvoir faire partie d’une lutte collective et de renoncer à le faire. Faire des films c’est une manière de résister à cette honte. Il souligne la nécessité de comprendre le monde dans toute sa complexité, ses contradictions, sans en avoir peur, de dire la vérité, de montrer des personnes qui ne sont pas des héros. L’essence de ce que nous vivons, pourquoi nous vivons ainsi.


Il ajoute qu’un film peut prendre part au débat public, il s’adresse à l’imaginaire des gens, les pousse à agir, à adhérer à un mouvement politique. La colère saine c’est de se dire que telle ou telle situation est intolérable, et se demander ce que l’on fait pour en sortir. La résistance doit être correctement organisée par le contact avec les autres.

Il propose donc des solutions de combats : montrer dans un film de vrais personnes cernées par des systèmes qui les exploitent, voir des personnes asservies par des systèmes, ces mêmes personnes qui pourraient être nos voisins, nos parents, nos amis, nos enfants, et bien c’est plus facile de se battre grâce aux représentations réalistes qu’elles portent sur et à travers elle.


En créant des personnages qui se rapprochent de la réalité, nous, spectateurs, nous sommes à même de porter sur nos épaules le combat. Il continue l’interview en faisant une vive critique du travail. Le système prive les gens de passer du temps avec leurs enfants, aliénation du travail, destruction du travail et de la société et des mœurs bien pensantes.


Alors, comment rassembler les personnes exploitées, celles en souffrance ? Nécessité des syndicats, des organisations qui partagent les mêmes préoccupations, les mêmes combats. Pour lui, quelque chose ne tourne pas rond, c’est le point de départ pour créer un film ! Il termine l’interview en citant Bertolt Brecht, dramaturge, metteur en scène et écrivain, et poète allemand « Malheureux le pays qui n’a pas besoin de héros », « Non. Malheureux le pays qui a besoin de héros ».


---------- Le film :


Fin des années 60 à Londres, une jeune fille, Janice, se fait ramener chez elle par un policier alors qu’elle était dans le métro, apparemment dans un état de confusion.


Celle-ci explique ressentir régulièrement un sentiment de détachement, d’irréalité. Elle est écrasée par l’autorité parentale, sa mère l’a forcée à avorter, petit à petit à force de remarques et d’humiliations incessantes, elle se détache de la réalité pour survivre, tente de se protéger et bascule dans un mutisme de plus en plus profond.

Ses parents bien-pensants, conformistes à l’extrême la place dans un asile, où elle est d’abord aidée pas un jeune psychiatre qui lui fait suivre une thérapie de groupe. Alors qu’elle commence à sortir de son mutisme, elle est prise en charge par un autre médecin qui la soigne aux électrochocs, piqures de force, enfermement, contrôle. Nous la voyons se détacher de plus en plus des autres, de la réalité, de ses désirs, d’elle-même, se résignant à accepter la pression et la police familiale.


On assiste donc à la destruction de cette jeune femme par le système et les adultes ; toute tentative d'expression personnelle est reçue comme une agression et est donc réprimée. A cause des hospitalisations répétées et des médicaments neuroleptiques dépersonnalisant, Janice est aspirée peu à peu dans un tunnel, un cercle vicieux qui l’empêche de se rebeller.


Il me semble important de faire un focus sur la séquence finale du film qui est extrêmement poignante où après de multiples enfermements soi-disant de son plein gré puis de force en hôpital psychiatrique ainsi que de multiples traitements et un diagnostic sauvage de potentielle schizophrénie, elle est montrée dans un amphithéâtre d'étudiants lors d'une présentation « à la Charcot », comme un animal de foire.

Le film se veut dur, contestataire, mais aussi pédagogique, en ce qu'il montre brillamment par les multiples pressions psychologiques et les situations paradoxales sans issue, « comment rendre l'autre fou ». Ce double lien, « double contrainte » qui fait qu’un sujet ne peut se soustraire à deux ordres contradictoires et en paie le prix par la folie – Ceux qui soi-disant lui veulent du bien mais la détruisent.


C’est un film empreint des transformations et des contradictions d’un monde qui est en train de changer. Family Life se situe dans une situation sociale en plein bouleversement, la société est en train de vivre sa révolution sexuelle, la libération des mœurs et des esprits, la jeunesse sort d’un cadre bien défini pour réinventer sa propre société. C’est le temps de Mai 68, du Summer of Love ... L’autorité, le système éducatif, les croyances, sont remis en question.


L’anti-psychiatrie :

Ken Loach fait référence à l’anti-psychiatrie, mouvement inspiré dans les années 60-70 par Ronald Laing et David Cooper. A l’époque, cette méthode psychiatrique est nouvelle et vise à aborder la maladie du patient non plus seulement comme une pathologie purement médicale mais également comme un état replacé, recontextualisé dans son contexte sociologique. Elle s’oppose à la psychiatrie dite classique qui traite les symptômes par les médicaments et les électrochocs sans s’intéresser aux causes de la pathologie, qui peuvent être le contexte familial, une situation d’incompréhension, de rejet ou de crise. Suivant le principe d’antipsychiatrie, la schizophrénie est alors considérée comme une "crise microsociale".


Le mouvement antipsychiatrique, multiple selon les pays et les auteurs, soulève globalement l’idée que la folie est liberté. Cela donne un aspect plus « positif » – libérateur – de l’expérience. Les institutions, à commencer par celle dans laquelle se forgent les aliénations futures, soit la famille, sont alors dénoncées.

Ainsi David Cooper, dans son livre Mort de la famille mais aussi dans l’ouvrage précédent Psychiatrie et anti-psychiatrie évoque la dimension poétique de la Paranoïa, passage obligé pour l’accès à la Noïa à partir de l’Eknoïa, « état normal du citoyen conditionné et toujours obéissant ». Par une autre métanoïa, l’aboutissement est l’état d’Anoïa, ou Antinoïa, état de détachement vis-à-vis de toutes ses imagos, état d’autonomie, état du moi-dans-le-monde, état de transcendance possible. Ainsi, écrit-il, « il me semble que, de nos jours, la paranoïa, du moins dans le premier monde, est une nécessaire tentative de libération et d’accomplissement total ». Il conseille d’ailleurs, que « Le problème n’est pas de résoudre ce délire, mais de l’utiliser lucidement à la destruction d’un état de fait – objectivement persécuteur – dans lequel nous sommes enferrés avant même notre naissance. » L’institution familiale est donc le terreau de l’aliénation et de la bêtise.

La famille comme première institution aliénante est donc dénoncée : « Telle est l’aliénation : soumission passive à l’invasion des autres qui ne sont, à l’origine, que les membres de la famille. » Ne pouvant supporter de douter d’elle-même ni de ses capacités d’engendrer santé mentale et attitudes convenables, elle supprime en chacun de ses membres la possibilité de douter. »

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Ken Loach part d’un cas isolé pour parler d’une vérité plus large, qui touche l’ensemble de la société, une société en pleine mutation qui oscille entre valeurs du passé et volonté de renouveau. Et c’est justement cette jeunesse, qui au cœur de l’opposition, entre d’un côté l’autorité parentale, les valeurs familiales traditionnelles et de l’autre côté cette volonté de sortir d’un certain carcan, qui va le plus en souffrir, comme le montre le personnage de Janice. C’est cette société classique et traditionnelle qu’il remet en question dans son film, à travers ce personnage qui se perd, dont l’identité s’efface, face à l’autorité parentale, la répression de l’expression libre, l’incapacité de s’exprimer hors de la « norme » imposée par la tradition, les croyances, les règles sociales. Les parents ne cherchent pas à aider leur enfant, ni à la comprendre mais à lui imposer un mode de vie et de pensée dans lequel elle ne peut être elle-même. De même, les médecins, les infirmiers, la police, tous agissent pour ce qui leur semble être le « bien de Janice », sans remettre en question ce « bien ».


Pourquoi cet exposé ?


J’aime les auteurs qui ne mentent pas et ne jouent pas la comédie, qui montrent ce qu’est vraiment la réalité, tout du moins se battent pour s’en approcher, portent un combat, sont dans la revendication.


Cela m’a fait penser à mon mémoire de fac que j’ai écrit sur un réalisateur japonais Shohei Imamura sur la dimension entomologique de son cinéma, la manière dont il regarde l’humain au microscope. Imamura, lui également proposait d’observer l’être humain dans ce qu’il a de plus naturel, primitif et de présenter les mécanismes du désir et de l’oppression. Ces deux auteurs montrent le plus fidèlement possible un monde de frustrations et d'enfermement, un monde en marge de l'histoire officielle, un monde opprimé dont les aspirations se heurtent violemment aux règles sociales.


Family Life m’a fait également penser à André Gide, dans un des passages des Nourritures Terrestres (1897) lorsqu’il déclare : « Familles, je vous hais ».  Gide dénonce dans les familles d’être « des foyers clos, portes refermées, possessions jalouses du bonheur ». La famille pour Gide est un lieu qui enferme l’être humain dans un espace étroit de communication, et l’avènement de la personne n’arrive bien souvent que quand l’individu arrive à se détacher de celle-ci.

C’est pourquoi il écrit dans les Nourritures Terrestres : « Rien n’est plus dangereux pour toi que ta famille, que ta chambre, que ton passé ». Autrement dit, pour devenir soi-même, il faut renier sa famille, en général névrosante, pour s’ouvrir au monde extérieur, s’aventurer au dehors à la poursuite de la « vraie vie ».


Et pour finir, cela m’a fait penser à la célèbre « Police de la Pensée » dans 1984 d’Orwell : Police dont le rôle est de découvrir les crimes de pensées et de punir et éliminer leurs auteurs. Elle utilise pour cela la psychologie et la surveillance omniprésente par télécrans des membres de la société susceptibles de concevoir l'idée de défier l'autorité dirigeante. Ceux qui pensent différemment de la pseudo vérité est mortellement puni.


Pour clore l’exposé, je reprends le texte du personnage principal du film, Janice, qui pour moi est une allégorie/métaphore de la société : « une grosse machine qui nous contrôle, les murs tremblent, elle arrive, essayez de vous comporter comme il faut »…


Vanessa Aubert


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