DISTORSIONS ET CRÉATIONS DANS LA POÉSIE D’ANTONIN ARTAUD


©Antonin Artaud


Dans l’histoire de la poésie, Antonin Artaud fait rupture. Il y a dans ce champ, comme dans les autres champs de la vie humaine, la marque d’une rupture radicale engendrée par l’oeuvre d’Artaud : un avant et un après.

Cet acte de franchissement n’est pas confiné au registre du simple mécanisme de déplacement – de mots, d’images, de sensations corporelles. En effet, ce mécanisme humain à la fois commun et essentiel ne change pas, par lui-même, un ordre. L’envergure de la conséquence de l’acte poétique est bien plus large et concerne rien de moins que l’anarchie, soit le refus d’un ordre préétabli reposant sur un principe arbitraire. Artaud l’indique clairement dans Le Théâtre et la peste : « la poésie est anarchique dans la mesure où elle remet en cause toutes les relations d’objet à objet et des formes avec leurs significations ».

C’est ici que s’inscrit dans le croisement entre la vie sociale, la poésie et l’anarchie, la question de la distorsion qui est motrice dans toute œuvre créatrice.

À quoi renvoie la distorsion ? La signification du mot « distorsion », historiquement, concerne le « tour », via le verbe « distordre » : « tourner de côté et d’autre ». Le début du « faire anarchie dans un ordre » est à saisir dans la supposition née d’une ambiguïté qui pousse d’un côté et qui pousse de l’autre, ambigere. Puis vient le temps du « tordre », distorquere. C’est ce distorquere qui donne force et puissance au fameux « tour » sur lequel s’appuient les mécanismes qui peuvent faire révolution et création artistique : retournement et renversement dans la vie, dans le rapport aux objets, aux formes qui nous accompagnent. La « distorsion » concerne le corps et la forme : ce mot a été introduit en français avec le sens de « torsion d’un corps, d’un membre » puis s’est développé pour désigner « une déformation optique, sonore ou visuelle ». Touchant la tension qui existe dans les pulsions du corps entre l’oeil, la voix, le sexe, la distorsion est à la fois agent, effet et produit de la création artistique et sociale à travers le rapport aux formes optiques, so- nores, visuelles.

La poésie anarchique d’Antonin Artaud libère de façon exceptionnelle les « pouvoir faire » à partir d’une autre base que celle du sens commun et de son ordre.

Cette autre base fait distorsion de l’origine communément admise, délire du Complexe d’Oedipe inclus. « Moi, Antonin Artaud, je suis mon fils, mon père, ma mère, et moi ; niveleur du périple imbécile où s’enferre l’engendrement, le périple papa-maman et l’enfant », écrit-il dans Ci-gît en 1948.

L’origine tient toujours place d’une mystification en réponse à une menace, toutes les formes de racisme sont là pour le prouver. Artaud brise cela et constate que dans l’emploi du mot en société quelque chose échappe. Il ne s’agit pas du manque dont raffolent certains psychanalystes mais de ruptures entre les humains du côté des significations. C’est ici que se placent les oublis, les répressions et destructions, les séparations qui posent la question de la responsabilité sociale : de quoi a-t-on à répondre face à ces distorsions dans les significations ? Artaud voit des choses que les autres ne voient pas, à savoir les distorsions en rapport avec la vue, l’ouïe et les sensations du corps. À partir de ce fait de la distorsion, viennent les « distords », soient les tords, les fautes qui viennent en réponse à l’attribution de la responsabilité centrale dans la vie sociale : celle de la destruction.

Artaud porte dans son histoire cette formulation sociale de la faute, sa psychiatrisation en té- moigne.

Il en porte le refus, refus de la saloperie : « Je n’admets pas, je ne pardonnerai jamais à personne, d’avoir pu être salopé vivant pendant toute mon existence. »
Il a choisi de porter ses cris à la dignité de la valeur disruptive : cris disruptifs, éruptifs et éructifs. Artaud abolit les catégories et par ses cris fait ressentir son appel dans les corps des autres.

Ses cris sont du corps et brisent les forces néfastes de ceux qui veulent transformer la vie en concepts, les hommes sans poésie. Artaud a renversé la fonction sociale de la poésie.


Hervé Hubert


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