‟ Le Normal et le Pathologique ” de Georges Canguilhem*


©Auguste Renoir


Dans cet ouvrage G.Canguilhem (coll Quadrige-Puf 1966) nous initie au plus de vie d’un être, à rechercher de nouvelles façons de sillonner et parfois d’arpenter de nouveaux chemins, lorsque celui qu’il est en train de parcourir se trouve entravé par des obstacles ou défis de vie. L’équilibre et l’harmonie de ce cheminement vont définir une allure de vie de l’individu, allure dite normale en référence à sa fréquence dans un groupe donné (ou type spécifique). Sa confrontation aux vicissitudes va engendrer, pour sa part, une nouvelle allure du vivant ou allure autre caractéristique de l’état pathologique. Ce plus de vie, c’est donc la capacité du vivant à être normatif, c’est-à-dire à créer des normes.

La maladie est alors un état transitoire entre une allure de vie et une allure autre de vie où le vivant tâtonne jusqu’à trouver de nouvelles normes, le conduisant à un nouvel équilibre. C’est en raison de cette dynamique que l’auteur introduit le verbe faire pour faire sa maladie et ayant intégré les difficultés éprouvées par la création de nouvelles normes, de faire sa guérison.

Lorsque cet état est écouté et soutenu par le médecin comme certaines fièvres, alors la maladie est innovation : ‟La maladie est une expérience d’innovation positive du vivant et non plus seulement un fait diminutif ou multiplicatif. Le contenu de l’état pathologique ne se laisse pas déduire, sauf différence de format, du contenu de la santé : la maladie n’est pas une variation sur la dimension de la santé ; elle est une nouvelle dimension de la vie ”(p :160). Lorsque cet état est non reçu par le médecin dans son interprétation des signaux selon les grilles d’items et de protocoles du moment, c’est-à-dire en vogue, non pas que l’état transitoire va se retrouver cristallisé sur le mode tâtonnement cantonnant l’être à l’incapacité de créer de nouvelles normes et d’incarner une allure autre mais le médecin va perdre de précieuses informations sur la façon dont l’être vivant réagit à son milieu :‟Le malade doit toujours être jugé en rapport avec la situation à laquelle il réagit et avec les instruments d’action que le milieu lui offre ”(p :162) et ‟Pour porter un diagnostic, il faut observer le comportement du malade”.(p:200)

C’est donc le refus du médical d’écouter le constat du malade ou encore le musèlement de son appel par l’éducation thérapeutique (notamment pour les personnes diabétiques et insulinodépendantes, pour les personnes orientées en dialyse, pour les personnes allant recevoir un bypass ou un anneau gastrique,…) qui permettra de classer le patient comme compliant s’il accepte la seule norme validée par le protocole de soins ou non compliant s’il oppose la résistance de sa propre création du plus de vie en puisant dans sa capacité à être normatif ; qui va transformer l’innovation en déviance et ajouter de la souffrance à la souffrance (voir l’article du Dr Hervé Hubert du 28 Juin 2018 sur la place du psychiatre dans le parcours Trans’ : https://www.apps-psychanalyse-sociale.com/single-post/2018/06/RÉFLEXIONS-SUR-LA-PLACE-DU-PSYCHIATRE-DANS-LE-PARCOURS-TRANS ). Enfin, outre la volonté de respecter le plus de vie dans la relation médecin / malade en remémorant au médecin son devoir de porter attention aux signaux du malade : ‟C’est d’abord le malade qui a constaté un jour que « quelque chose n’allait pas »… Le médecin a tendance à oublier que ce sont les malades qui appellent le médecin ”(p :182),Georges Canguilhem nous invite à considérer l’être dans sa globalité et à interroger le plus de vie dans ses interactions avec son milieu :‟L’homme, même physique ne se limite pas à son organisme. L’homme ayant prolongé ses organes par des outils, ne voit dans son corps que le moyen de tous les moyens d’action possibles. C’est donc au-delà du corps qu’il faut regarder pour apprécier ce qui est normal ou pathologique pour ce corps même” (p :175) Nous découvrons Georges Canguilhem, résistant, philosophe, médecin et précurseur de la psychanalyse sociale dans l’étude du transfert de valeur de normativité dans la santé vers le transfert de valeur de normativité dans le social, parce qu’un être ne peut se réduire à son organisme, il comprend également les interactions avec son milieu, ainsi ‟un individu seul, cela n’existe pas” comme dans ‟l’insu du faire” où le pathologique se retrouve messager d’une souffrance sociale :‟Le rythme respiratoire est fonction de notre situation dans le monde”(p :143) ;et un ouvreur de voie (Oupouaout égyptien) par cette réflexion qui, même écrite en 1943, reste d’actualité : ‟Dans la mesure où les êtres vivants s’écartent du type spécifique, sont-ils des anormaux mettant la forme spécifique en péril, ou bien des inventeurs sur la voie des formes nouvelles ?”(p :107)

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