Rechargé




Rechargé est un texte écrit pour une performance qui a pour sujet « la lutte des classes ». La narration se construit autour de quatre disciplines : La danse, la psychanalyse, la poésie et le cinéma. Elle mêle interprètes confirmés et interprètes amateurs. L’écriture mêle fiction et expérience personnelle. Elle est pour la première fois publiée sur le blog de l’APPS. Résumé : Un homme d’origine prolétaire, revient chez ses parents et son frère après une rupture amoureuse avec une femme d’un rang social plus élevé que le sien. RECHARGÉ « From too much hope of living, From hope and fear set free, We thank with brief thanksgiving Whatever gods may be, That no life lives forever That dead men rise up never ; That even the weariest river Winds somewhere safe to sea. » Martin Eden, Jack London, 1909 Un homme et une femme se font face. Il est habillé d’un ensemble à la lisière d’une tenue de Kung-fu et d’un vêtement de travail traditionnel. La femme porte une belle robe colorés aux motifs fleuries. Leur regard est intense, il s’attrapent les mains comme pour s’accrocher l’un à l’autre. Leur corps se rapprochent. Ondulent. Leur têtes oscillent. Soudain leur mains se détachent, l’homme vacillant en arrière, manque de tomber. Il entre dans une danse, en transe, puis tombe. Son corps est plaqué au sol, il est anéanti. Puis comme pour ne pas sombrer, il rampe. HOMME Je ne pensais pas que ce serait aussi violent Je vois les rouages qui me broient. Les coups exponentiels. Je suis dans une centrifugeuse. Le cœur bat à vif. Sans chair. Oxydé par la sécheresse. J’explose en vol Je disparais. Perdu, je plonge ma mémoire dans la violence. Viens à moi Warren Buffet : « Il y a une lutte des classes, évidemment, mais c'est ma classe, la classe des riches qui mène la lutte. Et nous sommes en train de gagner. » Respect. Merci l’oracle d’Omaha. Je me mets à être dégouté par l’argent, à le compter, à en vouloir. Il rampe encore, puis tente de se hisser, il s’agrippe à une commode et se lève brusquement. Il marche, traverse un long couloir, puis face à une porte il tambourine. Une femme lui ouvre c’est sa MÈRE. Plus de soixante ans, bien cernée par la fatigue. LA MÈRE Qu’est-ce qui se passe ? L’HOMME C’est fini, ça marche plus. LA MÈRE Qu’est ce que t’as fait ? L’HOMME Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est ce que tu veux que je te dise ? Je sais pas… C’est comme ça. Son FRÈRE, plus vieux, s’approche. LE FRÈRE Quel gâchis… T’es parti frère, on t’avait dit de prendre une fille de chez nous, une travailleuse. L’homme part s’allonger sur un fauteuil. Il met un masque de nuit, pour ne plus les voir ni les entendre. Derrière lui un homme, LE PSYCHANALYSTE tient un carnet. L’HOMME, masqué Je ne comprend pas où cela n’a pas fonctionné, qu’est ce qui a bloqué, pourtant c’était égalitaire ? PSYCHANALYSTE, lapidaire On va s’arrêter sur l’égalité, c’est toujours là où ça trompe. L’HOMME, agacé On va s’arrêter, oui, c’est ça. Je suis revenu parce que j’arrêtes de me battre. J’arrête d’écrire. Je peux plus, j’ai plus la force, ça ne se concilie plus comme ça le fond et la forme. C’est trop brumeux. ça flotte. PSYCHANALYSTE On va s’arrêter sur le point déterminant de la forme. L’HOMME, saoulé La forme, tu parles. Je suis trop perméable, je dois séparer pour rester vivant. PSYCHANALYSTE On va s’arrêter sur le fait qu’il n’y a pas d’intérieur et pas d’extérieur. L’HOMME, insistant Peut-être pas penser vouloir en vivre à tout prix. travailler quelque part et être indépendant ailleurs. L’homme se lève. Les parents assis sur deux fauteuils plus loin, le frère sur un bureau, se lèvent aussi. LE FRÈRE, sévère Alors tu vas faire comment ? On va pas te nourrir. Arrête de nous casser les pieds, si t’a échoué c’est pas de notre faute. Tu n’a pas fait comme il fallait tu t’es enlacé les pieds. Là c’est pas grave on te pardonne mais si tu recommences c’est que tu l’a cherché. C’est quoi ton problème ? A force de parler de problème ! Ils viennent à toi. L’HOMME, dépassé Et l’argent ? Tu veux que j’aille où ? LE FRÈRE, toujours sévère L’argent ? L’argent c’est comme les cheveux disait la daronne (mère), ils tombent après ils repoussent. Je comprend pas là où t’es arrivé tu devrais pourtant être fort ?! L’HOMME Fort de quoi ? Tout ça, c’est de la merde ! C’est de la merde puissance dix. C’est de l’apparence ! Sur le ton de l’ironie Je te jure au moins si les parents avaient plus d’argent je serais pas dans la merde à pleurer. Il rient tous ensemble. L’homme s’en va. La mère et le frère s’assoient. Le père ramasse une feuille froissée parmi un tas d’autres, jetées auparavant par l’homme. Le père s’assoit, il met délicatement ses lunettes et lit le texte. LE PÈRE On voudrait nous faire croire qu’il y a une vérité. Une vision. On voudrait nous faire penser que le rang intègre socialement. Qu’il est la douceur matérielle et économique. Le seul qui sort de la marge est une exception. Il confirme la règle. Celui qui ne se noie pas avec les naufragés. Celui qui ne périt pas avec les opprimés. Une fabrication pour lutter contre le singulier au profit du particulier et de l’identifié. Contre l’anonyme pour le populaire. Qui dit la vérité dans un contexte de meurtre de masse organisé. De construction de la folie. Je suis aussi un autre. Le père enlève ses lunettes C’est pas mal son truc là… L’HOMME Allongé sur le canapé J’avais l’impression que l’on peut montrer autre chose, articuler plus les lèvres pour parler ne plus avoir peur. Il y a quelques chose ou le corps s’élève, respire, comme regarder à l’intérieur et lever les yeux. PSYCHANALYSTE On va s’arrêter sur ouvrir. L’HOMME Ce que je dois faire et ce que j’ai à faire. Je pensais à ma sensibilité au discours des autres à ce qui est intégré, à ceux qui s’autorisent à avoir un discours sur nous. A ce rapport à la jouissance, à l’ordre et au pouvoir. PSYCHANALYSTE On va s’arrêter sur l’ordre qui est toujours un nouage. L’HOMME Je vois que le corps et l'esprit sont un. Ils doivent se libérer. Par l’observation naît l’inspiration, naît l’amour, naît la vie. Je pensais à aiguiser le regard avec un diamant. Comme pour dire vous vous trompez. PSYCHANALYSTE C’est la lutte du corps et de l’oeil. L’HOMME J’ai l’impression que je suis là et en même temps je ne suis pas là, mon esprit m’amène ailleurs se concentre sur autre chose. PSYCHANALYSTE L'absence, c’est la confrontation avec l’invisible. L’HOMME J’ai fait un rêve : J’étais en apesanteur, presque en train de voler et je voyais les autres en bas… PSYCHANALYSTE C’est très important ce rêve, ça signifie la fin de la castration. Un couple d’acrobates apparaissent sur scène et danse, ils sont unis, comme enlacés l’un avec l’autre. L’HOMME Je pensais à la variation entre le réel et la fiction. A cette séparation. Dit comme un danger pour ôter toute réflexion. Il y a déjà un jugement de valeurs, entre l’intuition et ce que je pense. Pour aller plus loin, je pensais aux mondes, comme si ce qui était nécessaire était de revenir et franchir les portes des deux mondes. En fait j’ai dans mes gènes cette violence politique. « La lutte dans le cordon ». Même quand on commence à regarder à travers les fenêtres de la caverne, on imagine encore être enfermé. Comme si il était blasphématoire de se représenter, de se montrer. L’impulsion électrique. Le désir de vivre est plus fort. Les nœuds sont profondément de l’oppression Quand je vois au loin la mort, naturelle, et qu’à la fin on n’a pas lutté, je ne veux pas me dire qu’on s’est chié dessus. Je vois que ça dépasse les notions de goût et de culture. Ça vient de beaucoup plus loin, c’est ancré, c’est mental, c’est politique. PSYCHANALYSTE C’est très bien ça L’homme se lève, il réajuste son costume de Kung-Fu. Il fait quelques mouvement d’échauffement et commence une chorégraphie proche de l’entraînement du Kung-Fu. Les mouvements imitants les arts martiaux se relâchent et deviennent une transe. L’homme lève la jambe et se fige, au fur et à mesure sa mère, son père, son frère, la femme avec qui il dansait, les autres danseurs et le psychanalyste se joignent à lui et font corps. FIN

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