La pensée humaine vit dans un rapport

June 11, 2020

 ©Mano Solo

 

J’ai choisi de publier un commentaire fait dans le cadre de notre formation sur l’apport de Marx à la psychanalyse sociale pour développer la formule désormais bien connue «  Il y a un transfert du social dans le mental ».

il s’agit du commentaire de la thèse II du texte de Marx « Ad Feuerbach » ( 1845 )

Le texte de la thèse II est le suivant :
 «  La question de l’attribution à la pensée humaine d’une vérité objective n’est pas une question de théorie, mais une question pratique. C’est dans la pratique que l’homme a à faire la preuve de la vérité, c’est-à-dire de la réalité et de la puissance de la pensée, la preuve qu’elle est de ce monde. Le débat sur la réalité ou l’irréalité de la pensée isolée de la pratique - est une question purement scolastique. » (1)

Il est un point essentiel pour tout praticien qui accueille la douleur en souffrance dans le mental d’une personne de s’interroger sur ce que pense cette personne, comment se fabrique cette pensée.
C’est pour cela que je trouve ce texte particulièrement intéressant car il met en tension la pensée, la vérité et la pratique dans un rapport à l’objectivable.
L’enjeu pour Marx est peut être philosophique mais qu’importe ! Ce qui importe ici est de saisir l’outil Marx pour avancer dans l’analyse du transfert social, ce qui se transfère dans les rapports sociaux, les relations humaines vers le mental, la pensée.
J’accentue donc en partie cette thèse II vers la thèse VI qui affirme que « l’essence humaine n’est pas une abstraction inhérente à l’individu singulier » mais « Dans sa réalité effective, elle est l’ensemble des rapports sociaux ».

Allons vers cette question de la pensée, du mental, mise en tension avec les rapports sociaux, les rapports avec le socius, l’autre.
Qu’est-ce que je pense, qu’est ce que pense un autre, qu’est-ce que pensent les autres ? Voici des questions banales, de la vie quotidienne qui peuvent faire pourtant fabrique d’un drame ou d’une tragédie dans la vie humaine. Comment savoir si cette pensée prise dans une relation aux autres est vraie et comment objectiver cette vérité ?

Dans le texte de Marx, il s’agirait donc d’attribuer une vérité objective à une pensée.
Reprenons le texte en allemand : « Die Frage, ob dem menschlichen Denken gegenständliche Wahrheit zukomme - ist keine Frage der Theorie, sondern eine praktische Frage. In der Praxis muss  der Mensch die Wahrheit, i.e. Wirklichkeit und Macht, Diesseitigkeit seines Denken beweisen. Der Streit über die Wirklichkeit oder Nichtwirklichkeit des Denkens - das von der Praxis isoliert ist - ist eine rein scholastische Frage. » (2)
Le verbe Zukommen relie Denken (pensée) et gegenständliche Wahrheit (vérité objective) . Il signe un mouvement vers, le mouvement entre la pensée et la vérité objective.
L’attribution, l’avoir sont à venir.
Et c’est dans la pratique que se fait cette attribution. Elle se fait ainsi « C’est dans la pratique que l’homme a à faire la preuve de la vérité, c’est-à-dire de la réalité et de la puissance de la pensée, la preuve qu’elle est de ce monde »
Les mots Wahrheit, Wirklichkeit, Macht, Diesseitigkeit - Vérité, Réalité, Puissance, De ce monde sont donc déterminants et reliés par leurs rapports à la Praxis - Pratique.

Wirklichkeit est le réel effectif de la vie sociale et du transfert social, la Puissance désigne la force matérielle de la pensée et Diesseitigkeit souligne le caractère terrestre (De ce monde ) de la pensée. Ce dernier terme me paraît important. Georges Labica dans son étude «  les thèses sur Feuerbach » insiste sur ce mot « emprunté à la langue du quotidien, le ras du sol ordinaire » (3). Cela renvoie à la critique faite par Marx à la philosophie allemande dans l’Idéologie allemande :
« A l'encontre de la philosophie allemande qui descend du ciel sur la terre, c'est de la terre au ciel que l'on monte ici. Autrement dit, on ne part pas de ce que les hommes disent, s'imaginent, se représentent, ni non plus de ce qu'ils sont dans les paroles, la pensée, l'imagination et la représentation d'autrui, pour aboutir ensuite aux hommes en chair et en os; non, on part des hommes dans leur activité réelle, c'est à partir de leur processus de vie réel que l'on représente aussi le développement des reflets et des échos idéologiques de ce processus vital. Et même les fantasmagories dans le cerveau humain sont des sublimations résultant nécessairement du processus de leur vie matérielle que l'on peut constater empiriquement et qui repose sur des bases matérielles. De ce fait, la morale, la religion, la métaphysique et tout le reste de l'idéologie, ainsi que les formes de conscience qui leur correspondent, perdent aussitôt toute apparence d'autonomie. Elles n'ont pas d'histoire, elles n'ont pas de développement; ce sont au contraire les hommes qui, en développant leur production matérielle et leurs rapports matériels, transforment, avec cette réalité qui leur est propre, et leur pensée et les produits de leur pensée. Ce n'est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience. Dans la première façon de considérer les choses, on part de la conscience comme étant l'individu vivant, dans la seconde façon, qui correspond à la vie réelle, on part des individus réels et vivants eux-mêmes et l'on considère la conscience uniquement comme leur conscience. » (4)
Il sera nécessaire de saisir toute la portée de cet extrait dans un article ultérieur mais l’importance des dernières phrases est à souligner : « (…) ce sont au contraire les hommes qui, en développant leur production matérielle et leurs rapports matériels, transforment, avec cette réalité qui leur est propre, et leur pensée et les produits de leur pensée. Ce n'est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience. Dans la première façon de considérer les choses, on part de la conscience comme étant l'individu vivant, dans la seconde façon, qui correspond à la vie réelle, on part des individus réels et vivants eux-mêmes et l'on considère la conscience uniquement comme leur conscience. »
Partir de la conscience, de la pensée et du mental comme base est une impasse et il s’agit de se saisir des conditions de la vie sociale qui produisent les pensées, les conditions du transfert social   qui permettent de travailler la logique de la « conscience uniquement comme la conscience de ces individus ayant une activité pratique » variante de la version du texte cité de Marx.
La production de la pensée part de cette donnée sociale vivante et le renversement Ciel / Terre fait partie du travail de « rectification subjective » en psychanalyse sociale. Le mot Diesseitigkeit l’illustre et ce terme est à mettre en opposition au transcendantal ainsi que le souligne Cyril Smith «  Le mot étrange Diesseitigkeit pourrait avoir un peu plus de poids qu’on ne l’imagine parfois. Il est choisi comme l’opposé du « Jenseitigkeit », de « l’autre-mondanité » ou transcendance beaucoup plus courant » (5)
Travailler sur le réel effectif du transfert social commence par le fait de prendre une autre base que le transcendantal  et la question du primat de l’autre monde.
Cela augure un travail ici sur les mystifications des abstractions freudiennes où derrière le récit du patient,  il existerait un autre texte, un contenu latent au rêve ou à la vie sociale, à l’histoire, un au-delà le μετα de la métapsychologie ou le Jenseits des Lustprinzips, Au-delà du principe de plaisir  ce que dénoncera à juste titre Politzer (6).
L’approche contenue dans cette thèse II de Marx permettrait d’analyser minutieusement les contradictions de la psychanalyse classique qui renvoie toujours à un « au-delà ».
La phrase d’Hegel reprise par Lacan sur le discours de la belle âme trouve dans ce contexte sa vraie critique. Hegel fait de la belle âme, une des figures de la conscience dans La phénoménologie de l’Esprit. Cette figure se croit parfaitement pure et se plaint du monde qui est mal fait et fabrique son malheur. Certes le travail d’énonciation permet d’avancer sur la part qui revient à la belle âme dans le désordre du monde qu’elle dénonce ainsi que Lacan le propose, mais c’est bien avec la dimension du Diesseitigkeit, l’opposé de la transcendance de la psychanalyse classique, qu’il convient d’avancer.
Marx propose de placer au centre de la question transférentielle sociale  de l’attribution de pensées, la question du rapport de la pensée à la vérité pratique, ce qui fait preuve de vérité dans la pratique sociale. Prendre le rapport à la pensée ou à l’idée comme une question pratique sociale est profondément novatrice pour quiconque souhaite s’intéresser à la douleur en souffrance dans le mental.
Il s’agit d’abord de ne pas de construire le monde réel en partant de l’idée, ce que Lénine reproche à Dühring lorsqu’il évoque les sensations et les complexes de sensations : « La conception de M.Dühring est idéaliste, elle met la chose entièrement sur la tête et construit le monde réel en partant de l’idée » (7)
Cela est très important pour la pratique dans le transfert social.
La croyance en la domination de la pensée est à mettre au travail dans l’analyse concrète de la situation concrète en individuel et en collectif.


Au total la portée de cette thèse II qui met en relation pensée, pratique et vérité objective est considérable.
Elle fait révolution en plusieurs points mais je me centrerai sur le champ psychanalytique social. En la mettant en lien avec la thèse VI elle rompt avec le clivage classique sujet /objet et fait révolution pour l’abord psychanalytique, ce qui explique le titre de mon exposé : La pensée humaine vit dans un rapport social. Cela est un premier point extrêmement important concernant l’abord de la question humaine.
Le second point concerne la question de l’attribution sociale qui organise une bonne part des douleurs en souffrance dans le mental. La question de l’attribution sociale est en effet fondamentale pour l’être humain qui est un être social, un être qui a rapport au travail, et dans ce rapport à l’attribution sociale, il y a l’attribution d’une signification sociale.

Quelle portée à un mot dans le rapport à un autre, aux autres, quelle valeur prend-t-il dans la pensée, ma pensée, la pensée d’un autre, la pensée des autres ? De même pour un geste du corps, un ressenti corporel, un regard, une image ? De quoi cette valeur attribuée fait-elle signe dans le transfert avec l’autre, dans la relation avec l’autre ? Quelle signification va être attribuée ? Est-ce que cela est vrai ? Comment l’objectiver ? Que faire avec ces transferts langagiers de mots, ces transferts visuels d’image et de regards, ces transferts d’émotions corporelles dans la pensée ?
La révolution de la rupture avec le clivage sujet / objet a des incidences sur la seconde, celle de l’attribution sociale.
Cela se prouve également dans le rapport social produit avec les autres et cette preuve va donner lieu en amont et en aval à des constructions dans le mental : des attributions de significations, des attributions d’intentions, des possibilités de faire.
Il s’agit de mettre en lumière à chaque fois les conditions sociales de la production de penser.
La pensée humaine vit dans un rapport social pratique. Dans cette thèse II s’amorce une pratique nouvelle : la pensée est de l’ordre de la pratique. De même qu’un individu tout seul n’existe pas, une pensée sans pratique n’existe pas.
Il s’agit de penser les homme réels, la vie sociale réelle, l’histoire réelle, le monde réel, la science réelle dans l’analyse du transfert social toujours en lien avec l’activité pratique.

Peut être pourrons nous entendre ainsi le cri lancé par Antonin Artaud ?
« Je souffre d’une effroyable maladie de l’esprit. Ma pensée m’abandonne à tous les degrés. Depuis le fait simple de la pensée jusqu’au fait extérieur de sa matérialisation dans les mots. »

Hervé Hubert

(1) Karl Marx, Friedrich Engels, L’Idéologie allemande, Editions sociales, 1976, traduction Gilbert Badia
(2) in Georges Labica, Karl Marx, les thèses sur Feuerbach, Syllepse, 2014, p. 23
(3) idem, p. 57
(4) opus cité, p. 20-21
(5) Cyril Smith, Karl Marx and the future of the human, 2004
(6) Georges Politzer, Critique des fondements de la psychologie, 1928
(7) Lénine, OC 14, p. 40, Editions sociales, 1962

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